Le cadavre du 12, rue Oudinot

La demeure côté jardin à Paris dans le VIIe arrondissement.

La demeure côté jardin à Paris dans le VIIe arrondissement. DR

Victor Hugo avait fait de cette maison un refuge pour Cosette et Jean Valjean. Il y a un an, on y a retrouvé le corps d’un homme dont le meurtrier reste inconnu. 

Le 26 février 2020, le téléphone sonne dans les bureaux de la brigade criminelle. C’est un appel urgent : des ouvriers ont découvert un corps dans une bâtisse en cours de restauration, au 12, de la rue Oudinot, dans le VIIe arrondissement de Paris. Les policiers constatent la présence d’un cadavre à même le sol en terre de la cave la plus profonde. Sur le mort, des restes de vêtements, un pantalon et une veste en toile bleue, pas de chaussures. La peau séchée, comme parcheminée, enveloppe encore le squelette momifié que les murs épais ont protégé de la décomposition. Autour, rien ne semble avoir bougé depuis des années. Il y a là un amas de planches et de débris, quelques vieilles bouteilles de vin. A travers les barreaux d’un soupirail, un rayon de lumière pénètre l’obscurité de cette cave devenue tombeau. La haute silhouette de l’enquêteur en chef avance, s’agenouille.

Le nouveau propriétaire doit restaurer les 1600 mètres carrés habitables à l'identique.

Le nouveau propriétaire doit restaurer les 1600 mètres carrés habitables à l’identique. © DR 

Dans une des poches du cadavre, il trouve une carte d’identité. Sur le document plastifié est inscrit : « Renault Jean-Pierre, né en 1952 à Paris ». Au chevet du défunt, des bouts de papier, des bribes d’écritures, les traces d’une vie, presque effacées. La police scientifique évacue le corps pour le conduire chez le médecin légiste. Des habitants du quartier assistent à la scène, intrigués. La macabre nouvelle perturbe le calme grand bourgeois de ce quartier proche des Invalides, l’un des plus anciens et des plus beaux de la capitale, l’un des plus chers aussi, l’ex-« faubourg Saint-Germain » où se sont installés le clergé et la noblesse au XVIIe siècle. Les hôtels particuliers de l’aristocratie ont subsisté, les descendants de celle-ci vivent toujours à l’ombre de leurs pierres centenaires. Souvent, des ministères ont pris leur place. Voilà les hommes de la Crim’ plongés dans le classicisme ouaté du VIIe. Ils interrogent les voisins, les commerçants, les concierges. Et prennent conscience que la présence d’un cadavre n’est pas le seul mystère de la demeure. « Nous devons comprendre l’histoire du lieu, savoir qui y est entré depuis tant d’années », confie l’un d’eux.

La couverture originale du tome IV des "Misérables" illustrée par Fortune Meaulle : quand la rue Oudinot s'appelait encore Plumet.

La couverture originale du tome IV des « Misérables » illustrée par Fortune Meaulle : quand la rue Oudinot s’appelait encore Plumet. © Getty Images 

Longtemps, la rue Oudinot s’est appelée Plumet. Elle est rebaptisée en 1851 du nom d’un maréchal d’Empire, Nicolas Charles Oudinot. C’est à cette époque qu’au numéro 12 est construit un immeuble de deux étages, 1 000 mètres carrés donnant à l’arrière sur une cour pavée, puis sur une maison de 600 mètres carrés. Murs de torchis et poutres apparentes, ce pavillon loge les employés des propriétaires, les Cochin, grande lignée de la politique parisienne des XVIIIe et XIXe siècles qui compta plusieurs députés, historiens et avocats, un préfet, un ministre et un curé, fondateur de l’hôpital du même nom. Ils résident au bout de la parcelle, dans l’hôtel particulier du 51-55, rue de Babylone que le baron Denys Cochin fait décorer par Maurice Denis de peintures et vitraux. Le jardin de 2 000 mètres carrés, classé aujourd’hui espace vert d’intérêt patrimonial, sépare les domestiques de leurs maîtres. « Extraordinaire et charmant », « une broussaille colossale », « impénétrable comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid, sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme une tombe ». Ce sont les mots de Victor Hugo.

En pleine ville, une maison de campagne silencieuse, humide, envahie d’herbes hautes

L’écrivain connaît bien l’endroit ; son frère Abel vit à deux pas, rue Monsieur. Le 12, rue Oudinot sert de décor aux derniers chapitres des « Misérables ». Hugo y installe un Jean Valjean vieillissant et sa protégée, Cosette, qui, non loin, au jardin du Luxembourg, vient de rencontrer le beau Marius. « Tout l’hiver la petite maison de Cosette était chauffée du haut en bas » tandis que Valjean « habitait l’espèce de loge de portier qui était dans la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle ». En cette fin de siècle, un autre homme de lettres investit les lieux, l’académicien François Coppée. De 1876 à sa mort, en 1908, il loue le rez-de-chaussée, dont son ami Paul Verlaine est l’invité régulier. Il décrit la « jolie habitation de la rue Oudinot, où le poète jouit d’un jardin sérieux ». Coppée apprécie l’aspect champêtre de ce quartier alors éloigné du centre de Paris : « On se croirait là dans un faubourg de province très reculée », écrit-il. Les policiers qui visitent la maison en février 2020 n’ont jamais rien vu de tel en pleine ville : une maison de campagne, silencieuse, humide, envahie d’herbes hautes. Les planchers s’effondrent, le toit aussi, des rongeurs y ont proliféré avec bonheur, le jardin ressemble toujours à l’« enclos » de Jean Valjean qui « respirait la mélancolie, la contemplation, la solitude, la liberté ».

L’un des conseils de l’ancienne propriétaire a été prévenu par un voisin : « Un corps a été transporté sur une civière. » L’autopsie fait remonter à plusieurs dizaines d’années le décès de celui que l’on identifie comme Jean-Pierre Renault, même si les analyses ADN ne l’ont pas encore confirmé. Les scientifiques repèrent des fractures et des blessures qui ont pu être provoquées par une arme blanche. Le parquet ouvre une enquête pour homicide volontaire. L’homme est stupéfait. Depuis 2015, il est censé être le seul à avoir pénétré dans les lieux. Il en détenait les clefs, afin d’intervenir en cas de dégâts, et l’a fait visiter à des architectes, des géomètres, des huissiers, mais sans jamais descendre à la cave. Il prévient sa cliente, Mme de Lombarès, 83 ans, Cochin par sa mère. Lorsqu’elle hérite de la propriété, en 1976, elle y emménage avec son époux, ingénieur, et leurs enfants. Un court de tennis en terre battue s’élève alors dans le jardin, les joueurs du tournoi de Roland-Garros viennent parfois s’y entraîner. Au rez-de-chaussée, une librairie a ouvert ses portes. Les cousins Cochin vivent toujours à l’autre bout de la parcelle, côté rue de Babylone, où s’est aussi installé Yves Saint Laurent. Plus tard, c’est Mick Jagger qui achètera un appartement dans les étages.

Trente ans d’abandon

Dix années passent tranquillement ; en 1986, Mme de Lombarès suit son mari nommé à Damas, en Syrie. Elle ferme la maison, dit adieu à son jardin, imagine un temps transformer l’ensemble en hôtel, puis recule devant l’opposition des riverains. Madame se décide à vendre. Ses conseils se chargent du montage financier impliquant deux sociétés, dont l’une établie à Amsterdam, et la banque JP Morgan Chase. La guerre du Golfe va tout remettre en question. La désastreuse crise immobilière qui s’annonce force le promoteur Cogedim, candidat à l’achat, à renoncer. C’est à cette époque que les Cochin, voisins et cousins des Lombarès, auraient revendiqué un droit de servitude sur le terrain, bloquant toute velléité de vente. Dans l’incapacité de rembourser les emprunts contractés auprès de JP Morgan, les deux sociétés mandatées par la vendeuse se retrouvent endettées, et la demeure du 12, rue Oudinot est placée sous hypothèque judiciaire. Nous sommes en 1990. L’immeuble et la maison sont vides, le terrain de tennis, détruit. Suivent trente ans d’abandon.

En 2017, la maire Rachida Dati décide d’intervenir

En 2017, alertée par des habitants du quartier qu’inquiètent des dégradations de la façade, Rachida Dati, maire du VIIe arrondissement, décide d’intervenir. Elle réunit dans son bureau Mme de Lombarès, son conseiller et un représentant de JP Morgan Chase. Elle tente d’accorder les deux parties sur le principe d’une vente aux enchères judiciaire, qui permettra de rembourser la banque afin que celle-ci abandonne ses poursuites. Elle sera organisée en janvier 2020. Une visite est menée par l’agence immobilière Daniel Féau. Le matin du 16 janvier, une foule de curieux et d’acheteurs potentiels se présente. Le chorégraphe Kamel Ouali en fait partie et, même si seuls le jardin et la cour intérieure sont accessibles, il est séduit « par la poésie du lieu, vétuste et sublime ». Il rêve d’y ouvrir des salles de danse et d’exposition. Une semaine plus tard, il se rend au tribunal de Paris. Une centaine de personnes se sont déplacées pour assister au « spectacle ». Avant même d’être conclue, la vente est annoncée comme la plus élevée des dix dernières années. Pour pouvoir enchérir, il faut avoir déposé un chèque de 600 000 euros, soit 10 % de l’enchère de départ fixée à 6 millions d’euros, et bloquer sur un compte 10 % de l’enchère maximum que l’on s’est fixée. Un avocat nous confie : « Mon client avait convenu de ne pas dépasser les 30 millions d’euros, nous avons donc déposé 3 millions. » A 14 heures, la présidente de séance réclame le silence, la vente commence.

Le meurtre est situé en mars 1990

Ils sont quatre à enchérir, puis deux. L’enchère grimpe : 30 millions, 32 millions, 35 millions. « 35,1 millions ! » lance soudain un avocat. La robe noire s’appelle Lionel Spizzichino, représentant du financier Jean-Bernard Lafonta, ancien président du groupe Wendel. « Adjugé, vendu ! » Voilà l’homme d’affaires propriétaire du 12, rue Oudinot, de son histoire si romanesque, de ses fantômes aussi. Un mois plus tard, des techniciens, chargés de sécuriser les lieux avant le début des travaux, tombent sur la dépouille du pauvre Jean-Pierre Renault. 
Le meurtre est situé en mars 1990. A l’époque, des squatteurs SDF ont forcé l’entrée de la maison. M. Renault était-il l’un d’eux ? Les bouts de papier retrouvés près du corps ont été assemblés, déchiffrés. Des titres de transport, des lettres, quelques documents administratifs… le puzzle d’une vie.

Les domestiques étaient logés dans le pavillon (à g.). Plus tard, une librairie a ouvert au rez-de chaussée de l'immeuble.

Les domestiques étaient logés dans le pavillon (à g.). Plus tard, une librairie a ouvert au rez-de chaussée de l’immeuble. © DR 

Une enquête « à l’ancienne », réservée aux policiers les plus expérimentés. L’un d’eux explique : « Jean-Pierre Renault était un Parisien comme il n’en existe plus. Un homme né dans la ville comme ses parents, qui ne l’a jamais quittée, vivant de petits boulots et de maigres revenus. » Il apprend et exerce d’abord le métier de boucher mais, comme son père avant lui, des excès d’alcool et de violence l’empêchent de garder un emploi. Alors Renault accepte ce qu’il trouve, tantôt garçon de café, tantôt manutentionnaire, et même employé aux manèges des Tuileries, en 1989, lors du bicentenaire de la Révolution française.

Une existence sans grand bonheur, semble-t-il. Pauvre et isolée, misérable, dirait Hugo. Sur la carte d’identité retrouvée dans sa poche, la photo montre un homme au visage costaud, brun et moustachu. Il s’est marié, a donné naissance à deux enfants, placés à la Ddass dès leur jeune âge. Ils n’ont aucun souvenir de leur père. Jean-Pierre Renault manque de tout, de chance surtout, jusqu’à ses derniers mois, passés dehors, à la dérive. Que faisait-il rue Oudinot le jour de sa mort ? Avec qui était-il et que s’est-il passé dans cette cave si profonde ? La Crim’ l’ignore encore.

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IDF